Thanatologue, une vocation qui s’affirme par le courage et la conviction

By Annie Joan Gagnon

Août 14

Selon le dictionnaire, la thanatologie est la science de la mort ou en d’autres termes, l’étude de la mort. J’en conviens, un sujet assez délicat, qui ne prête pas à la rigolade. Mais découvrez, ici, avec moi, une facette de cette profession jusqu’alors méconnue. Je vous présente Marie-Pierre Turgeon, thanatologue de métier, avec qui j’ai mené une entrevue authentique et qui a su mettre en lumière mes questionnements sur ce thème, dont la profondeur relève tant de mystères…

Bonjour Marie-Pierre, c’est très gentil à toi d’avoir accepté cet entretien pour les internautes de Productions Extrême. En premier lieu, pourrais-tu nous raconter comment s’est déclarée à toi, l’envie de devenir thanatologue?

-Ce fut un long processus, fondé sur la curiosité… J’ai eu la chance d’assister à des rituels funéraires dès l’âge de 7 ans. Un oncle qui m’était très cher est décédé du cancer, et mes parents ont jugé bon de m’amener avec eux au salon funéraire. J’ai pu toucher à la dépouille, et voir le réseau de soutien se créer dans la famille. Un adulte a pris la peine de discuter avec les jeunes enfants présents, sur la différence entre le sommeil et la mort. Cette première expérience m’a permis de ne pas avoir peur des défunts, et de comprendre l’importance de dire ‘au revoir’, sans être traumatisée, ni particulièrement attirée par le sujet de la mort. Ensuite, jeune adolescente, j’ai dû faire face au décès subit de mon grand-père. J’ai été impressionnée par son apparence lors de l’exposition, il était très beau! J’ai discuté avec les employés du salon funéraire, pour satisfaire ma curiosité sur certains sujets entourant les funérailles de mon grand-père. Bien que la peine fut grande, j’ai quitté le salon funéraire avec une certaine sérénité, sans toutefois avoir d’intérêt supplémentaire pour ce métier. L’année suivante, à l’école, les résultats d’un test de personnalité suggéraient que je puisse devenir une bonne fleuriste, vétérinaire, ou thanatologue! J’ai choisi de faire mon projet de recherche et la présentation devant la classe sur le sujet des embaumeurs. À ce point, je n’avais pas encore envie de devenir thanatologue, mais j’étais très à l’aise avec tout ce qui entourait le sujet. Au moment des inscriptions au CEGEP, je ne savais pas quel programme choisir. J’ai pris une chance, en sélectionnant le programme de Techniques en Thanatologie, un programme très contingenté. À ma grande surprise, j’ai été admise au programme, et depuis, c’est une passion qui se développe jour après jour, pour le service à la clientèle dans les moments difficiles.

-Selon toi, est-ce que les thanatologues ont quelque chose de spécial? Par exemple, une personnalité marginale?

-Parce que nous exerçons un métier qui n’est pas valorisé dans notre culture, peut-être sommes-nous un peu marginal, en effet. Le sujet de la mort est encore tabou, et les travailleurs du milieu funéraires doivent composer avec les préjugés, voir un certain rejet, mais ironiquement, aussi une très grande curiosité du public. La réputation de notre marginalité me semble toutefois surfaite. J’y vois plutôt du courage et de la conviction, une réelle volonté de faire une différence dans la vie des gens.
Les thanatologues ont toutefois de l’empathie à revendre, sinon, ils ne seraient pas dans la bonne ligne d’emplois! Des intérêts variés aussi, pour conjuguer sciences, arts et relation d’aide dans une même journée de travail.

Quand on visionne Six pieds sous terre, on peut se faire une idée de cette profession peu banale. Qu’est-ce qui est si différent si on compare cette série à la réalité?

-Heureusement, la réalité n’est pas aussi rocambolesque que la série! Les défunts ne nous parlent pas, et le laboratoire n’est pas aussi chic, avec des arches, et un mur de brique! Toutefois, la série  »Six pieds sous terre » représente la diversité des tâches à accomplir, et le fait que même si nous planifions méticuleusement notre journée, elle se déroule rarement tel que prévue. En effet, on ne sait jamais lorsque les prochaine famille-cliente aura besoin de nos services.
Les instruments et outils de travail présentés dans la série sont très fidèles à la réalité. Depuis le transport du défunt, jusqu’aux rituels, en passant par la rencontre des clients et la préparation de la dépouille, la télésérie représente très bien notre quotidien, avec une surdose d’humour et de faits loufoques. Il en est de même pour les relations interpersonnelles, l’ambiance de travail et la curiosité du public.

À l’intérieur de ton métier, as-tu déjà vécu des expériences paranormales?

-J’imagine que ça dépends de notre définition du paranormal. J’ai été témoin de certaines situations particulières, par exemple, un homme qui décède, et son épouse des 50 dernières années, en pleine santé, décède 2 semaines après, comme s’ils ne pouvaient vivre l’un sans l’autre. Est-ce du paranormal, ou la fin d’une histoire d’amour?

-Dirais-tu qu’il y a autant de façons de réagir à la mort, qu’il y a de personnes sur terre?

-Définitivement! Un deuil, c’est tellement personnel. La psychologie moderne a identifié certaines phases du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation, et la reconstruction. La grande majorité des gens passe par ses étapes, dans un ordre ou un autre, et avec une intensité différente.
Les rituels funéraires facilitent la traversée du deuil, en permettant de faire face à la réalité, en ravivant les souvenirs signifiant, en activant le réseau de soutien, en permettant de s’exprimer, en trouvant un sens à la vie, et finalement en permettant l’acceptation et l’adaptation à une nouvelle vie, où le bonheur est possible.

Beaucoup de constellations familiales éclatent après le décès d’un proche, en tant que gérante de salon funéraire, comment dois-tu composer avec ce genre de situations? Est-ce que les gens se confient à toi à ce sujet?

-Le rôle du thanatologue est de guider les clients dans la planification des rituels, et les étapes subséquentes d’administration, ainsi que de faciliter le deuil. Lorsqu’on mélange les émotions fortes, le pouvoir décisionnel et l’argent, forcément, on obtient un mélange explosif. Je tente alors de rester neutre, puisque je n’ai pas à prendre parti dans une chicane de famille. D’un point de vue légal, mon client est la personne qui a signé le contrat de services funéraires. Mais d’un point de vue humain, je tente de limiter les altercations, et d’informer tous les gens concernés, afin que toutes décisions soient éclairées. Un client bien informé sur les options offertes et les raisons de chaque option a plus de faciliter à prendre des décisions rationnelles, qui conviennent à la majorité.

À tous ceux qui ressentent l’appel de cette vocation, que voudrais-tu leur dire pour les aider à faire un choix éclairé?

-Il faut voir cette carrière comme une vocation, et écouter son instinct pour servir les clients au mieux, sans dépasser nos propres limites.
Pour être un bon thanatologue, il faut avoir le sens des responsabilités, le sens du devoir, et surtout une réelle volonté d’aider les gens en peine, de faire une différence, sans s’attendre à recevoir d’égard.

 

Avant de conclure cette entrevue fascinante, Marie-Pierre prend la peine d’ajouter:

-D’un point de vue médiatique nous sommes surexposés à la violence et la mort à l’échelle internationale. Toutefois, au travers des médias, on ne personnalise pas la douleur de la perte. D’un point de vue local, à proximité, nous sommes sous-exposés à la mort. Nous avons moins d’occasions de soutenir des proches au salon funéraire; nous en parlons moins. L’évidence de la mort n’est pas intégrée dans notre quotidien, et donc, lorsque nous devons y faire face, nous ne sommes pas préparés. Bien que depuis quelques années, les médias offrent une meilleure visibilité au milieu funéraire et aux rituels commémoratifs, la mort est encore taboue, et la réflexion personnelle de chacun sur le sujet de notre propre finalité reste ardue.

Merci Marie-Pierre Turgeon d’avoir démystifié, pour nos lecteurs, le métier de thanatologue, une vocation qui s’affirme, comme tu le démontres si bien, par le courage et la conviction!

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